24.

Jeudi 25 janvier

Brenda a emporté la trente-neuvième séquence où je condamne par la voix de Nielsen et du prince ce vent d’éradication qui souffle contre les Gémeaux. Je lui ai confié par la même occasion la double passation de pouvoir qui est prête depuis bientôt deux mois. Dans mes instructions, j’insiste pour que le premier sujet passe en urgence sur les chaînes. En post-scriptum, je signale une nouvelle fois la présence de mon espion.

Une page est tournée. Je m’attendais à une sensation de bien-être et d’apaisement maintenant que je suis arrivé au bout de ce travail colossal. Au lieu de cela, je me retrouve dans un état d’excitation comme j’en ai rarement connu. Pas moyen de tenir en place. J’ai mis de l’ordre dans ma salle de montage sans me résoudre à détruire les documents sur Nielsen qui ont servi dans mes manipulations. J’ai relu toute la soirée ce que j’ai écrit depuis juin pour m’apercevoir que l’histoire de ma famille, que j’ai voulu raconter avec un maximum d’objectivité, s’est enchevêtrée dans mon quotidien de façon quasi inextricable. Sans une refonte complète de l’ensemble et sans certains aménagements dispensables pour occulter mes activités de faussaire, je ne peux rien faire de mes écritures. En suis-je seulement malheureux ? L’indignation impuissante et passive qui m’habitait encore il y a quelque temps s’est estompée pour réveiller en moi un furieux besoin de riposte et une aussi furieuse envie de renaître. Je n’ai été rien d’autre qu’une ombre durant ces six années où j’ai donné vie à l’image de Nielsen, à la voix de Nielsen, à la pensée de Nielsen. Pour que l’un d’entre nous deux survive, il fallait que l’un de nous meure, et c’est moi qui ai été sacrifié. Aujourd’hui, c’est au tour de Nielsen de mourir et à moi d’émerger. Je m’attends à avoir de la peine quand j’apprendrai son décès dans les semaines qui viennent. J’ai tant aimé cet homme, tant vibré à ses messages d’espoir et de tolérance, et cela même en sachant que j’en étais le révélateur. Le jour de son départ officiel pour l’autre monde, je serai fier d’avoir été son sursis et curieux d’entendre les commentaires posthumes. Je redeviendrai Antonin Carvagnac. Si Esther est près de moi à ce moment-là, je ne sais si je pourrai assourdir mon contentement. Si Esther est présente… garderai-je le secret ?

 

Vendredi 26 janvier

La nuit a fait le ménage dans ma tête et j’en ai presque oublié mes quarante séquences. C’est étonnant la rapidité avec laquelle on se nettoie des moments de difficulté, de découragement et de fatigue quand une tâche est achevée. Étrange mécanique que la nôtre. Cela fait une semaine que mes pastilles étaient prêtes, mais la simple idée qu’elles se trouvaient chez moi, encore perfectibles, m’empêchait de tourner la page. Passé le point de non-retour qu’est l’envoi, je souffle d’aise. Moi qui éprouve toujours le besoin de m’accabler de travail, je ne fais plus rien. Si ! Je traîne d’une pièce à l’autre en me répétant sur tous les tons que je suis enfin libre. Je pourrais dessiner, peindre, me replonger dans le dossier Galaxy, partir en balade, mais je ne trouve pas un zeste d’énergie pour m’absorber dans une occupation. Je me sens ce matin délicieusement paresseux. Un moment et je pousse une pointe sur le balcon. Il fait frisquet. Il y a une fine pellicule de givre sur le parapet et j’écris Esther en lettres capitales avec mon doigt. Je me sens à l’étroit ici. J’irais bien jusqu’à Curzay pour revoir la chambre que Brenda a aménagée en studio. Mais c’est inutile, je connais l’installation. Nous enregistrons mardi avec Esther, ce qui me fait une attente de quatre jours. J’omettrais quatre-vingts pour cent de la vérité si je n’écrivais pas ici qu’elle mobilise mes pensées à quatre-vingts pour cent.

 

Lundi 29 janvier

J’ai profité de cette trêve pour passer le week-end à Paris. Je me lassais de tourner en rond avec l’horloge, de faire les cent tours de roues dans mon appartement. J’ai pris un petit hôtel non loin du Louvre et j’ai rendu visite aux portraitistes. Ils m’ont accueilli dans le silence craquelé de leurs toiles. Nous avons conversé des heures durant sans nous dire un seul mot. Je battais des cils de félicité faute d’agiter des pinceaux. Quel régal ! J’ai promené ma charrette de salle en salle jusqu’au dernier rappel de la fermeture. J’étais là le lendemain à la première heure. Je serais retourné le surlendemain si, après ces deux belles journées de visite solitaire et rêveuse, je n’avais eu l’idée de signaler à Clovis ma présence à Paris et de lui communiquer le nom de mon hôtel.

— Qu’est-ce que tu fous là, Antonin ?

Mon élan de fraternité se trouva rabattu aussi sec.

— Je fous là que j’avais envie de voir les peintres ! C’est pas interdit tout de même !

Il pactisa.

— Je suis juste un peu surpris ! Maintenant qu’on a enterré définitivement notre petit commerce, passe à la maison. T’es à deux rues de chez moi. Tu feras la connaissance de Lison. Tu verras la petite. C’est le père tout craché ! On mangera un bout ensemble.

Comme j’hésitais, il me lança avec autorité :

— Fais pas ta coquette, Antonin ! Tu veux quand même pas qu’on vienne te chercher avec un tapis rouge sous le bras ?

Adieu, Raphaël, Velázquez, David et consorts ! À la revoyure ! Fratrie oblige.

C’est ainsi que je me suis rendu au numéro 37 de la rue Guillaume-Hazard. Je poussai sur un bouton carré et la tête de Clovis surgit d’une fenêtre comme un coucou suisse sur le coup de treize heures.

— L’ascenseur est en panne. Je viens te chercher.

La montée à reculons des quatre étages d’un escalier vertigineux me mena jusqu’au seuil de sa porte. J’entendais mon frère souffler derrière moi comme le dernier Spartiate. Il me fit entrer dans l’appartement en s’épongeant le front.

— Apporte deux bières, Lison !

Une petite femme plutôt minouche, aux allures d’adolescente, vint nous rejoindre dans le séjour. Cheveux châtains, yeux clairs, la compagne de Clovis déposa les canettes, me présenta une main qui ne demandait qu’à se dérober. Mon frère parlait tandis qu’elle précipitait quelques mots de bienvenue comme un enfant s’acquitte d’un compliment appris par cœur. Le sourire qu’elle me dispensa en guise de révérence me fit l’effet d’un instantané. Elle s’effaça aussitôt après, en prenant bien soin de fermer la porte derrière elle. Ce fut tout pour les présentations ! J’ai trouvé cela succinct.

— Tu as rendu ton tablier au Majestic Palace Hôtel ?

— J’arrête fin février. Je n’ai plus de raison de continuer. On sera bien contents de partir d’ici. À trois là-dedans, c’est intenable. Sans compter le bruit, les sirènes qui te réveillent en sursaut la nuit, les voisins qui s’engueulent, les portes qui claquent. Le pire de tout, c’est le contrebassiste du cinquième. Il y a des jours où je lui ferais bouffer son archet.

La barbe de mon frère a la sauvagerie de ses propos. Malgré des efforts intermittents pour enlever un peu de noirceur au tableau, Clovis demeure cet homme excédé que consume une inextinguible rancœur.

— Après sept années à l’ombre, tout le monde m’a oublié et je peux tout reprendre de zéro !

Plus j’entends mon frère incriminer les événements, plus je suis convaincu que son mal est ailleurs, à des lieues de ses inquiétudes pour l’avenir ou de ses doléances rétroactives sur cette période aujourd’hui révolue.

Je vais aborder la question quand la porte s’entrouvre sur une adorable petite demoiselle en élongation vers la poignée. À ma vue, elle court se réfugier dans les jambes de son père. Les nuages s’écartent pour laisser passer ce pan de ciel bleu. Je retrouve le bon visage de Clovis, taquin, rieur, sympathique. Anne-Lise vient récupérer l’arsouille qui explose de rire. Avec sa tête bouclée et ses joues roses, Philippine est à croquer.

— Tu mangeras bien un bout avec nous ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Lison fait un bœuf Strogonov succulent.

Anne-Lise sait ce qui lui reste à faire. Elle enfile son manteau puis s’occupe de la petite, lui met l’écharpe, les moufles, le bonnet pour l’emmener faire les courses avec elle. À voir son air, j’ai l’impression qu’elle se serait bien passée de cet extra.

La porte n’est pas refermée sur elles de deux minutes que Clovis branche un brouilleur portable de sa fabrication puis sort a un placard une bouteille de whisky et deux verres. Sur son insistance, j’accepte un doigt du breuvage tandis qu’il s’en verse une rasade de Polonais. Mon frère a toujours eu l’alcool volubile et parfois hargneux. L’accalmie amenée par la petite Philippine semble se maintenir. Clovis est presque détendu. Il se moque de Brenda et de cette infâme brosse à cheveux où elle cachait les documents. En contrepoint, il me raconte dans le détail les systèmes aussi divers qu’ingénieux qu’il a mis au point pour acheminer mes séquences de l’autre côté de l’Atlantique. Du grand art ! C’est ainsi que mes deux dernières pastilles ont été incluses dans les semelles compensées d’un minuscule ambassadeur libanais qui a pris vendredi l’avion pour Bogota.

— Il avait mis ses godasses à cirer dans le couloir, devant sa chambre. J’en ai profité pour creuser les talons. Un comparse de la Nielsen a pris le même vol. J’ai reçu confirmation hier de ce que la société a bien récupéré les documents.

Nous rions en imaginant le petit homme traverser le hall de réception de son hôtel colombien sur la pointe de ses chaussettes. Tout ce manège angoissant est bel et bien derrière nous.

On aurait pu se passer de ce trafic, lance soudain Clovis en se versant un petit fond de whisky complémentaire.

Il me laisse le temps de marquer ma surprise avant de poursuivre :

— Pour moi, tout ce qu’on a fait ou rien, c’est du pareil au même. Si j’ai accepté de jouer cette comédie, c’est pour toi, pour les parents, personne d’autre. Ce n’est quand même pas avec ces belles paroles que la terre tourne plus rond maintenant ! Tu veux que je te dise ? On s’est crevés pour du vent. Qui se souviendra encore de ces sermons dans un ou deux ans ? Qui ?

Je proteste avec virulence.

— Ce n’était pas inutile ! Je suis sûr que nos séquences ont aidé des gens à tenir le cap et que si le combat de Nielsen se poursuit aujourd’hui, c’est en partie à cause de…

— Tu veux rire ! Tout le monde se fout des grandes envolées du révérend Nielsen. Ce qu’on a fait était débile. Risquer sa vie pour du boniment, je trouve cela débile.

Je n’ai plus envie de discuter, je retournerais bien à mon hôtel si mon frère ne m’avait invité à découvrir ce fameux bœuf Strogonov qui me pèse déjà sur l’estomac avant d’avoir pris le chemin de la marmite.

— Tu as raison, Clovis. Tu as toujours raison. Passons là-dessus. De toute façon, la page est tournée.

J’en veux à mon frère de dénigrer indirectement mon travail. Il lui en coûterait sa fierté de me dire qu’il salue ma ténacité ou encore que j’ai accompli une besogne importante. Non, c’est trop lui demander ! Il continuera toujours à user et abuser d’un droit d’aînesse écrasant et à me considérer comme si j’étais le dernier valet de ses écuries.

— La page est tournée ? Pour toi, peut-être, elle est tournée. Mais pour moi, c’est pas fini. J’ai encore à faire.

Cette poussée d’agressivité émulsionnée par le doigt de whisky que j’ai bu me fait éclater d’un seul coup. Jamais je ne me serais cru capable d’une colère aussi subite.

— Tu fais allusion à Spavlesky ? Mais, bon sang, laisse Spavlesky où il est ! Il ne nous rendra pas Marjorie, Spavlesky ! Il n’enlèvera pas la balle que le grand Fernand s’est tirée dans le crâne parce que tu lui as fait un bras d’honneur, que tu l’as semé, qu’il a pris sur lui notre tragédie. C’est pas en tuant Spavlesky que tu résoudras tes problèmes, que tu viendras à bout de tes remords, car c’est bien d’eux qu’il s’agit, ces vacheries de remords qui t’empoisonnent l’existence depuis treize ans. Laisse tomber,

Clovis. Dis-toi qu’on a joué de malchance cette nuit-là. Tu es parti chercher du secours en prenant le mauvais chemin, celui qui ne menait nulle part. Marjorie aurait été sauvée si le hasard t’avait mis sur la bonne voie mais le destin était écrit contre toi, contre nous tous. Sur ce point, tu n’y peux rien. Personne n’y peut rien. Et la mort de Spavlesky ne nous la rendra pas !

Un mouvement de faucheur et la bouteille se fracasse contre le mur. D’un bond, Clovis est sur moi prêt à me frapper. Cette exhibition d’impuissance et ces menaces de grand guignol paralysé ne me font pas peur. Il y a quelque chose de pitoyable dans ces poings brandis qui débandent, dans cette impressionnante carcasse qui cherche une contenance, bredouille de vagues excuses puis se retire à l’autre bout de la pièce pour chasser sa honte par la fenêtre.

Dehors, Paris exaspéré vit à l’heure des embouteillages. Des sirènes d’ambulances s’époumonent dans le lointain.

Un bruit de clé, Anne-Lise pousse la petite dans l’appartement puis apparaît un sac sous chaque bras. Ses yeux tentent de comprendre ce qui s’est passé. Nos regards se croisent. Je suis confus. Je m’enfuirais si je le pouvais. Traversant le séjour au milieu des débris de verre, elle se réfugie dans la cuisine avec sa fillette.

— Si tu crois que c’est facile, rumine enfin Clovis.

Je ne crois rien. Je voudrais même lui demander pardon pour ce tisonnier brûlant que j’ai plongé dans sa blessure. J’ai fait cela sans plaisir, pour lui d’abord, pour ses proches et même pour Spavlesky. Fort de cette confidence, je prends le risque d’aller plus loin en disant :

— Les tiens peuvent se passer de ta haine, mais pas de ta tendresse.

À ma grande surprise, je n’ai pas droit aux rabrouements d’usage.

Le Puisatier des abîmes
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